Santé mentale en libre accès : l’autogestion de l’anxiété à l’ère des réseaux sociaux

Position du problème et contexte théorique : Cette étude examine la relation entre la consommation de contenu lié à la santé mentale sur les médias sociaux et le niveau d’anxiété chez les adultes âgés de 18 à 65 ans. La majorité de la population mondiale utilise les médias sociaux au quotidien. Ces plateformes sont particulièrement influentes chez les jeunes adultes (18-24 ans), qui sont souvent confrontés à des problématiques de santé mentale. Elles peuvent offrir une variété de contenus en lien avec la santé mentale. Les recherches existantes soulignent des effets à la fois bénéfiques et nuisibles de ce type de contenus pour les utilisateurs. Hypothèse : Une corrélation négative entre le temps passé à consommer ce type de contenu et les niveaux d'anxiété est attendue. L’échelle ASTA a été utilisée pour mesurer l’anxiété des participants. Résultats : L’analyse des données de 458 participants (âge moyen : 26,7 ans, écart-type : 11,19, intervalle : 18-72 ans) révèle une faible mais significative corrélation (r = 0,119, p < 0,05). Toutefois, cette relation n'était pas significative chez les femmes ni chez les participants de moins de 24 ans et moins. Une corrélation plus forte a été observée chez les hommes (r = 0,208, p < 0,01) et les adultes de plus de 25 ans (r = 0,267, p < 0,004). Interprétation des résultats : Ces résultats remettent en question l'hypothèse initiale et suggèrent que la consommation de contenu lié à la santé mentale sur les médias sociaux est plutôt associée à une augmentation de l'anxiété, particulièrement chez les hommes et les adultes plus âgés. Étant donné la nouveauté du sujet, des recherches supplémentaires sont nécessaires pour mieux comprendre les mécanismes sous-jacents de cette relation.

L’utilisation des réseaux sociaux est un phénomène omniprésent et d’actualité. En 2024, les utilisateurs actifs sur les réseaux sociaux représentaient 62,3% de la population mondiale, y consacrant une partie considérable de leur temps à chaque jour. La situation est similaire au Canada, où 31,90 millions d’utilisateurs ont été comptés, soit 81,9 % de la population totale. Pour plusieurs, les réseaux sociaux constituent la réponse automatique à tout : on y recherche de l’information, du divertissement, des liens sociaux, et de plus en plus de réponses à des préoccupations liées à la santé mentale. Vidéos de techniques de respiration, témoignages sur l’anxiété, conseils pour mieux dormir, groupes de soutien ou contenus de vulgarisation scientifique… ces ressources sont désormais accessibles en quelques clics, gratuitement et en tout temps. Il est donc intéressant de se questionner quant à l’efficacité réelle de la consommation de contenu sur la santé mentale (CCSM).

C'est exactement à cette question que notre équipe de recherche a tenté de répondre. Plus précisément, nous souhaitions vérifier le potentiel bénéfique de la CCSM, particulièrement pour les jeunes adultes âgés de 18 à 24 ans, car non seulement ils ont une utilisation élevée des réseaux sociaux, mais il s’agit également d’un groupe d'âge plus affecté par les problématiques de santé mentale. À première vue, notre hypothèse d’une corrélation négative entre la CCSM et l’anxiété nous semblait intuitive : s’informer sur sa santé mentale, apprendre des stratégies d'autorégulation émotionnelle et se sentir moins seul face à ses difficultés devrait contribuer à réduire l’anxiété. Cependant, la relation entre les réseaux sociaux et l’anxiété s’est avérée ne pas être aussi simple et linéaire que ce à quoi nous nous attendions. Bien que la CCSM puisse constituer un outil contre l’anxiété, elle peut également en être un symptôme, voire même un facteur aggravant.

L’objectif de notre étude était d’examiner le lien entre le temps de CCSM et le niveau d’anxiété des individus. Pour ce faire, nous avons recueilli un échantillon de 458 individus âgés de 18 à 72 ans (= 26,70; s = 11,19). 318 d’entre eux étaient âgés de 18 à 24 ans, ce qui correspond à 70,2 % de l’échantillon. Les participants ont répondu à un questionnaire mesurant leur niveau d’anxiété ainsi qu’à une série de questions portant sur leurs habitudes d’utilisation des médias sociaux, avec un accent particulier sur la CCSM. Ce questionnaire englobait divers types de contenus sur la santé mentale : contenu de body positivity, techniques de pleine conscience et de régulation émotionnelle, conseils pratiques pour l'hygiène de vie, groupes de soutien, récits de vécu, ainsi que de la vulgarisation produite par des professionnels ou des chercheurs.

Contrairement à l’hypothèse initiale, nous avons observé une relation positive, bien que faible, entre le niveau d’anxiété et la consommation de contenu sur la santé mentale (r = 0,12; p < 0,050). Autrement dit, plus les participants rapportaient un niveau d’anxiété élevé, plus ils déclaraient passer de temps à consommer ce type de contenu. Cette observation remet en question l’idée selon laquelle ces ressources en ligne réduiraient systématiquement l’anxiété. Elle suggère plutôt que les personnes anxieuses sont davantage portées à se tourner vers ces contenus, possiblement dans une tentative de mieux comprendre ou gérer leur détresse.

Cependant, nous avons approfondi notre analyse pour mieux comprendre ce résultat. Nous avons séparé notre échantillon en deux à la moyenne (x̄ = 2,4h) pour comparer les participants qui consommaient peu de contenu sur la santé mentale à ceux qui en consommaient davantage. Nous avons alors constaté que la moyenne constituait un seuil intéressant à partir duquel la corrélation cessait d’être positive : les personnes passant plus de 2,4h par semaine à consulter ce type de contenu présentaient un niveau d’anxiété significativement différent de celles qui en consommaient moins. Cette distinction suggère que la relation entre anxiété et consommation n’est pas linéaire, mais dépendrait plutôt de la manière et de l’intensité avec lesquelles ces contenus sont intégrés au quotidien.

Ces résultats peuvent être interprétés de plusieurs façons. D’un côté, les individus peu anxieux peuvent ne pas ressentir le besoin de consulter du contenu en santé mentale, ou encore avoir déjà bénéficié de ces ressources par le passé, sans en avoir actuellement l’utilité. À l’inverse, une consommation modérée pourrait refléter une période transitoire de vulnérabilité, durant laquelle les personnes cherchent activement des réponses, parfois au risque de s’exposer à des contenus anxiogènes ou de renforcer certaines inquiétudes. En revanche, une CCSM plus élevée et régulière pourrait s’inscrire dans une démarche plus stable d’autogestion, où les individus développent des stratégies, bénéficient d’un soutien social continu et acquièrent une meilleure compréhension de leurs besoins émotionnels.

L’analyse selon le genre a également révélé des différences marquées. Chez les hommes, la relation entre anxiété et CCSM était plus forte et significative, contrairement aux femmes, chez qui aucun lien clair n’a été observé. Cette distinction pourrait s’expliquer par des normes sociales encore bien ancrées. Les hommes sont souvent moins encouragés à exprimer leur détresse ou à demander de l’aide formelle. Dans ce contexte, les médias sociaux peuvent devenir un espace moins confrontant pour tenter de gérer seuls leurs difficultés, à travers des contenus perçus comme accessibles et anonymes. Pour les femmes, en revanche, la consommation de ce type de contenu pourrait répondre à des motivations plus variées, liées non seulement à l’anxiété, mais aussi à des attentes sociales concernant le soin de soi et des autres.L’âge, quant à lui, n’a pas permis d’identifier un groupe particulièrement à risque ou protégé, contrairement à nos attentes. Les résultats suggèrent plutôt l’existence d’un seuil de consommation, indépendamment de l’âge, au-delà duquel les effets du contenu sur la santé mentale pourraient différer. Néanmoins, nos résultats pourraient être limités par l'homogénéité de l'échantillon au niveau de l’âge.

Dans l’ensemble, cette étude met en lumière la complexité du lien entre médias sociaux et anxiété. Elle montre que la CCSM n’est ni intrinsèquement bénéfique ni systématiquement néfaste. Tout dépend du contexte, des motivations, de l’intensité de la consommation et des caractéristiques individuelles des utilisateurs. Ces résultats contribuent à nuancer l’idée largement répandue selon laquelle les réseaux sociaux aggraveraient toujours l’anxiété, tout en rappelant qu’ils ne constituent pas une solution universelle.

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